Quand le public arrive dans une salle de spectacle, tout semble déjà prêt : les lumières sont installées, le son fonctionne, les artistes attendent derrière le rideau. Pourtant, derrière chaque représentation se cachent des heures de préparation, de coordination et de travail d’équipe. Directeur technique depuis plus de 20 ans, M. Eric Fontaine partage avec vous son parcours atypique, sa passion pour les arts de la scène et sa vision d’un métier essentiel, mais encore méconnu du grand public.
Mon parcours s’est fait un peu par hasard, même si aujourd’hui, avec le recul, je me rends compte que tout pointait déjà dans cette direction-là.
Depuis l’adolescence, je faisais de la musique. J’avais des groupes, je jouais un peu partout et je savais déjà que je voulais travailler dans les arts de la scène. Le problème, c’est que je ne connaissais pas vraiment les métiers qui existaient derrière les spectacles. À l’époque, on parlait très peu des techniciens ou des directeurs techniques. On voyait les artistes, mais pas tout ce qui se passait autour.
Comme je cherchais ma place, j’ai essayé plusieurs chemins. Je suis allé en électronique parce que je pensais pouvoir travailler avec du matériel audio ou fabriquer des équipements liés à la musique. Finalement, je réparais surtout des micro-ondes et des grille-pains! Après ça, j’ai essayé d’autres formations en arts et en musique, mais je ne trouvais jamais exactement ce qui me ressemblait.
Le vrai déclic est arrivé pendant un concours musical au Théâtre Hector-Charland, à L’Assomption. Avec mon groupe, on devait préparer notre prestation, et naturellement, j’avais fait un document très détaillé : où placer les instruments, combien de temps il nous fallait pour monter notre équipement, comment tout allait fonctionner sur scène. Pour moi, c’était juste une façon logique d’être organisé.
Après le spectacle, un technicien est venu me voir pour me dire que j’étais le seul à avoir envoyé un devis technique. Moi, je ne savais même pas que ça s’appelait comme ça. C’est lui qui m’a expliqué que ce que j’avais préparé correspondait déjà au travail d’un technicien de scène.
À ce moment-là, je travaillais chez IBM comme technicien audiovisuel. J’avais un emploi stable, très structuré, mais je me sentais complètement à côté de ce qui me faisait réellement vibrer. Quand on m’a proposé de venir travailler dans le milieu du spectacle, j’ai décidé de tout quitter.
Au début, ce qui m’attirait surtout, c’était le fait d’être près de la scène et des artistes. Puis, tranquillement, j’ai découvert le rôle du directeur technique. Un soir, pendant un démontage, j’ai observé un directeur technique gérer toute une équipe avec une vision globale de ce qui se passait. C’est là que j’ai compris que c’était exactement ce que je voulais faire.
Il n’existe pas vraiment de journée typique dans mon métier. Chaque spectacle est différent, chaque équipe est différente et il y a toujours des imprévus.
En revanche, moi je suis très structuré dans mon travail. Le matin, avant même d’ouvrir mes courriels, je prends toujours le temps de faire le point sur mes opérations : les horaires, les équipes, les spectacles à venir, les rapports des productions précédentes, les priorités de la semaine. J’ai besoin d’avoir une vision globale avant de commencer la journée.
Une grande partie de mon travail consiste ensuite à gérer les ressources humaines. Dans le milieu du spectacle, beaucoup de techniciens sont pigistes ou travaillent sur appel. Ça veut dire que les équipes changent constamment. Je dois ajuster les horaires, trouver du personnel lorsqu’il en manque et m’assurer que toutes les informations circulent bien entre les différents départements.
Quand une production arrive dans la salle, j’aime être présent pour accueillir les équipes. Pour moi, cet aspect humain est très important. J’aime prendre le temps de parler aux techniciens, aux régisseurs, aux artistes et même au personnel d’entretien. Je veux que les gens sentent qu’ils font partie de l’équipe.
Quand il y a des productions plus complexes — du cirque, des structures suspendues ou des installations particulières — je suis encore plus présent sur le terrain. Sinon, mon rôle est surtout de coordonner, anticiper les problèmes et permettre aux équipes d’être autonomes.
Je me suis rendu compte avec le temps que mon travail, ce n’est pas seulement de gérer des équipements. C’est surtout de faire en sorte que les humains puissent bien travailler ensemble.
Mon parcours s’est principalement construit sur le terrain.
Quand j’ai commencé, il n’existait pratiquement aucune formation pour devenir directeur technique. Tout s’apprenait directement dans les salles de spectacle, avec l’expérience et les heures accumulées.
J’ai commencé à la base : vider des camions, monter des décors, accrocher des projecteurs, faire du son, démonter des spectacles à la fin des soirées. Je voulais tout apprendre. Même quand mes tâches étaient terminées, je restais pour observer ou aider les autres équipes.
Avec les années, j’ai touché à tous les départements : son, éclairage, vidéo, machinerie, coordination. Pour moi, un bon directeur technique doit comprendre l’ensemble du métier. On n’a pas besoin d’être le meilleur partout, mais il faut savoir comment chaque partie fonctionne.
Aujourd’hui, les choses changent enfin. Il existe maintenant des formations spécialisées en technique de scène et en direction technique. J’ai même participé à la création du premier programme de formation en direction technique au Québec. Ça me rend très fier parce que pendant longtemps, ce métier-là n’était pas reconnu à sa juste valeur.
Pendant longtemps, je pensais que ce qui me passionnait le plus, c’était la technique. Mais avec le temps, j’ai compris que ce que j’aime réellement, c’est le côté humain du métier.
Brancher des fils ou monter des équipements, c’est presque devenu un prétexte pour rassembler des gens autour d’un objectif commun.
Dans le milieu du spectacle, tout le monde travaille ensemble pour qu’à 20 heures, le spectacle puisse commencer. Peu importe les problèmes de la journée, il faut être prêts. Cette pression-là crée une solidarité très forte entre les équipes.
Moi, ce qui me nourrit, c’est cette énergie collective. J’aime accueillir les gens, créer des liens, voir les techniciens évoluer et sentir qu’une équipe se construit.
Mon passé de musicien influe beaucoup sur ma façon de travailler. Dans un groupe de musique, si les gens ne sont pas connectés entre eux, ça ne fonctionne pas. Dans une équipe technique, c’est exactement la même chose.
Même aujourd’hui, alors que je fais beaucoup de gestion, je continue de garder un pied sur le terrain. Je participe à des tournées, je travaille sur certains projets artistiques autochtones et j’ai aussi mon studio d’enregistrement. Ça me permet de rester connecté à la réalité du métier.
Le plus difficile, selon moi, c’est encore le manque de reconnaissance du métier.
Pendant longtemps, les métiers techniques dans le milieu culturel étaient vus comme des petites jobines. Pourtant, ce sont des métiers extrêmement exigeants qui demandent énormément de compétences et de responsabilités.
On gère des équipes, des horaires complexes, de la sécurité, des structures suspendues, de l’électricité, des imprévus et des productions qui coûtent parfois très cher. Mais malgré ça, les métiers techniques restent souvent méconnus du grand public.
Les horaires sont aussi très difficiles. Une équipe peut commencer tôt le matin pour installer un spectacle, revenir après la représentation pour faire le démontage et terminer très tard dans la nuit. On sait quand on commence à travailler, mais on ne sait presque jamais quand on va finir.
Cette réalité-là peut devenir très exigeante physiquement et mentalement, surtout quand on veut avoir une vie familiale stable.
Les gens ne réalisent pas tout ce qu’il y a derrière un spectacle.
Le public voit deux heures de représentation, mais derrière ça, il y a parfois quatorze heures de travail. Les équipes arrivent tôt le matin pour monter les structures, installer les éclairages, faire les tests de son, préparer les loges et coordonner les répétitions.
Après le spectacle, tout doit être démonté et rangé rapidement pour la prochaine production.
Les responsabilités liées à la sécurité sont aussi beaucoup plus importantes que ce que les gens imaginent. On travaille souvent en hauteur, avec des équipements lourds et des délais serrés. Chaque détail compte.
Quand j’ai commencé, tout était presque entièrement analogique. J’ai travaillé avec des films en 35 millimètres, des systèmes plus mécaniques et des équipements très différents de ceux qu’on utilise aujourd’hui.
Maintenant, tout est numérique. Les consoles de son, les éclairages, la vidéo, les projections… tout a énormément évolué.
L’intelligence artificielle commence aussi à arriver dans notre milieu. Certaines consoles sont capables de corriger automatiquement des problèmes sonores ou d’ajuster certains paramètres sans intervention humaine.
Je trouve ça fascinant, mais je pense aussi qu’il faut faire attention à ne pas perdre les bases du métier. Si la technologie arrête de fonctionner, il faut quand même comprendre ce qui se passe et être capable de trouver des solutions.
Selon moi, la qualité la plus importante, c’est le sens de l’organisation.
Dans ce métier-là, si tu n’es pas organisé, tu vas rapidement perdre le contrôle. Il faut être capable de gérer plusieurs éléments en même temps, anticiper les problèmes et garder une vision globale.
Il faut aussi être débrouillard. Il y a toujours des imprévus et il faut trouver des solutions rapidement.
La communication est essentielle aussi. Un directeur technique doit être capable d’écouter les équipes, de garder un bon climat de travail et de faire circuler clairement les informations.
Et surtout, il faut être passionné. C’est un métier exigeant, avec des horaires atypiques et beaucoup de pression. Si tu n’aimes pas profondément le milieu du spectacle, ça devient difficile de rester longtemps.
Je conseille toujours aux gens d’aller voir concrètement comment fonctionne le milieu avant de se lancer. Assister à des spectacles, visiter des salles, parler avec des techniciens et participer aux séances d’information, ça permet de mieux comprendre la réalité du métier.
Aujourd’hui, il existe enfin des formations spécialisées, ce qui est une excellente chose. Mais même avec un diplôme, l’expérience terrain reste essentielle. Il faut accepter de commencer à la base et d’apprendre constamment.
Je pense aussi qu’il faut rester humble et curieux. Même après 27 ans d'expérience dans le milieu, il m’arrive encore de poser des questions et de demander conseil.
Au fond, ce métier-là est beaucoup plus humain que technique. La scène, les lumières et les équipements, ce sont des outils. Ce qui compte réellement, ce sont les gens qu’on rassemble autour de tout ça.
*** Des outils d'intelligence artificielle (IA), dans un environnement contrôlé et sécurisé, ont été utilisés pour soutenir la rédaction de ce contenu qui a toutefois été soigneusement retravaillé et certifié par l'Équipe Repères. ***