Entrevue avec une technicienne en muséologie

REPÈRES ta carrière (Entrevues)
10 mars 2026
Stéphanie Gélinas

Derrière les portes closes des réserves muséales se cache un univers fascinant, méconnu du grand public. Stéphanie Gélinas, technicienne en muséologie, nous fait découvrir les coulisses de la conservation préventive, un métier aussi minutieux que passionnant, où chaque objet ancien trouve une nouvelle vie entre des mains expertes.

Stéphanie Gélinas
Technicienne en muséologie
Musée de la civilisation
Question
Comment avez-vous choisi votre métier et quel a été votre parcours de formation?
Réponse

Quand j'étais enfant, j'ai participé à un camp de jour au Musée d'art contemporain de Montréal. On y créait des œuvres inspirées des expositions, et j'ai tout de suite adoré l'ambiance calme et inspirante des musées. En secondaire 5, quand est venu le moment de choisir mon orientation, je me suis rappelé cette expérience. En effectuant des recherches, j'ai découvert le DEC en techniques de muséologie. J'ai participé à l’activité « Élève d'un jour » et j'ai adoré : j'avais trouvé ma voie.

Mais j'ai d'abord pris un autre chemin, parce que j'avais besoin d'apprendre, de découvrir ce qui me correspondait vraiment. J'ai commencé par un DEC en histoire et civilisation, puis j'ai complété un baccalauréat en histoire de l'art. J'adorais l'histoire et les objets, mais la recherche théorique, très présente en contexte universitaire, ne me convenait pas. J'avais besoin de travailler avec mes mains, d'être dans l'action. C'est là que je suis revenue à mon premier amour : la technique en muséologie.

J'ai aussi complété un certificat en arts visuels et, pendant un été, j'ai participé à un cours intensif en Italie où j'ai appris les techniques anciennes de la peinture – tempéra, peinture à l'huile, broyage de pigments. C'était fascinant ! On peignait comme au Moyen Âge, à partir d'un œuf et de pigments naturels. J'ai même touché à la restauration, mais l'aspect chimique de la discipline m'a freinée. Ce n'était pas pour moi.

Finalement, c'est la technique en muséologie qui m'a donné les outils concrets pour exercer ce métier. On y apprend tout : la photographie, la documentation, le travail du bois, du textile, la fabrication de caisses de transport, l’utilisation des matériaux spécialisés pour la conservation. J'ai aimé chaque aspect de cette formation, surtout les cours sur le papier et les tableaux. C'est très polyvalent et très concret.

En rétrospective, mon bagage en histoire de l’art et en arts visuels m’aide à mieux comprendre les objets : reconnaître des techniques anciennes, faire des liens historiques, saisir l’intention derrière une œuvre. Ce regard enrichi me permet d’aborder la documentation, la conservation et l’exposition avec plus de sens et de finesse. Mon intérêt pour l’histoire et la matérialité nourrit chaque geste de mon travail.

Question
Quelles sont vos tâches dans une journée type?
Réponse

Aucune journée ne se ressemble, et c'est ce que j'adore. Je peux passer d'un chantier à l'autre, travailler sur des livres anciens, des objets religieux, des textiles ou même des animaux naturalisés. En ce moment, je travaille sur le chantier de la bibliothèque. On y fait de la conservation préventive : on repère les livres qui ont besoin d'un nouveau traitement de mise en réserve, puis on fabrique des boîtes sur mesure en carton neutre ou en plastique spécialisé (comme le Mylar).

Je travaille aussi sur la numérisation des objets : je les sors des réserves, je les nettoie, je les installe pour la prise de photo, parfois en les mettant en contexte pour simuler leur utilisation. Par exemple, pour des outils agricoles, on les suspend pour créer un effet de mouvement. Ce sont des détails qui font toute la différence.

Je m’occupe de la manutention, comme l’emballage et le transport des objets, et je crée des supports de mise en réserve à l’aide de mousses spéciales et de tissus neutres, de véritables « nids douillets » pour qu’ils soient stables et bien protégés. Je me souviens d’une pierre de vessie du XVIIIe siècle qui était conservée dans un pot de beurre d'arachide. J'ai tout de suite voulu lui offrir une présentation plus digne : une boîte personnalisée, avec fenêtre en plastique pour qu'on puisse la voir sans la toucher.

On collabore constamment entre techniciens, conservateurs, restaurateurs, photographes, et même avec des donateurs. Ce travail d'équipe est essentiel, surtout lorsqu'on manipule des objets fragiles ou de grande valeur. Une fois, j'ai dû déplacer une œuvre estimée à plusieurs millions de dollars. Le stress est immense, mais la fierté aussi.

Question
Qu’est-ce que vous aimez le plus de votre profession?
Réponse

Ce que j'aime le plus, c'est toucher à l'histoire. Quand je tiens un livre du XVIIe siècle ou une monnaie de carte de la Nouvelle-France, j'ai des frissons. C'est une façon très concrète de se connecter au passé. J'ai aussi beaucoup de fierté à savoir que mes gestes contribuent à la préservation de ces objets pour les générations futures.

J'aime énormément le travail d'équipe. Chaque personne dans mon milieu a une expertise précise : l'un est spécialiste des chariots élévateurs, l'autre des textiles, un autre encore des objets religieux. On se complète et on apprend les uns des autres. Et comme les projets varient constamment, il y a toujours quelque chose de nouveau à apprendre.

Et j'aime les surprises ! Parfois, on découvre un objet inconnu dans une collection, ou on reçoit une donation inattendue. L'une de mes plus grandes joies a été de trouver, par hasard, une monnaie de carte authentique, identique à celles que j'avais étudiées au secondaire. C'était un moment d'émerveillement total.

Question
Qu’est-ce que vous aimez le moins ? Quels sont les défis?
Réponse

Ce que je trouve le plus difficile, ce sont les projets qui débarquent à la dernière minute, avec peu de matériaux disponibles. C'est stressant, même si on trouve toujours une solution en équipe. Le risque de bris est aussi une grande peur. J'ai déjà cassé un petit objet, et ça m'a brisé le cœur. Heureusement, la restauratrice a pu le réparer, mais ce sont des moments durs.

Le travail peut être exigeant physiquement : on manipule des objets lourds, on grimpe sur des girafes (grandes échelles), on travaille parfois dans le froid ou avec des substances potentiellement toxiques (comme certains animaux naturalisés du XIXe siècle). Il faut être prudent, en forme, et très rigoureux. Et il faut accepter qu'on ne puisse jamais prévoir toutes les situations – c'est un métier où l'on apprend en continu, souvent dans l'urgence.

Question
Une chose méconnue de votre métier?
Réponse

Beaucoup de gens pensent qu'en muséologie, on fait des visites guidées ou des expositions. En réalité, mon travail est surtout en coulisses. On prépare les objets pour qu'ils puissent être exposés ou conservés. On crée les supports, on documente, on photographie, on transporte, on répare parfois. C'est un univers très technique, très physique, et méconnu.

Ce qu'on ignore souvent aussi, c'est l'étendue des spécialisations : certains techniciens se concentrent sur l'exposition, d'autres sur la conservation ou la documentation. Moi, je suis du côté de la conservation, mais j'ai appris à reconnaître les supports bien pensés dans une exposition, parfois mieux que les « visiteurs » classiques. Je regarde l’arrière des vitrines, les soudures, les matériaux. C'est un regard très particulier, qu'on développe avec le temps.

Question
Votre travail exige-t-il des capacités particulières?
Réponse

Oui, absolument. Il faut être minutieux, rigoureux, créatif. Il faut avoir une bonne forme physique, ne pas craindre les hauteurs ni le froid. Il faut aimer le travail manuel, mais aussi savoir collaborer, communiquer, être autonome et capable d’écouter. Parfois, on travaille dans des conditions particulières : des zones froides, des objets fragiles, des environnements très sécurisés.

Il faut aussi savoir gérer son stress, surtout lorsqu'on manipule des objets uniques et précieux. Une bonne dose de patience est essentielle. Par exemple, on ne peut pas se permettre d'aller vite quand on manipule une sculpture fragile ou un livre du XVIIe siècle. Il faut penser à chaque geste.

Question
Quelles sont vos conditions de travail?
Réponse

Je travaille au Musée de la civilisation, un organisme parapublic. Je suis syndiquée, j’ai un fonds de pension, quatre semaines de vacances, un horaire stable en semaine, et je ne travaille pas les fins de semaine. C’est un gros avantage.

Le télétravail est quasi inexistant dans notre domaine, car tout est matériel et sur place. On ne peut pas ramener un objet ancien à la maison ! Une seule fois, j'ai pu faire du travail à distance, pour mettre à jour des fiches d'inventaire, mais ce fut l'exception.

Les contrats se stabilisent : autrefois plus précaires, ils sont maintenant souvent d’un an ou plus, ce qui aide à garder les employés et à consolider les compétences. Cette stabilité favorise aussi un meilleur transfert des savoirs dans les équipes.

Question
Constatez-vous une évolution du métier?
Réponse

Oui. Une plus grande attention est accordée à l’écoresponsabilité. On limite l’usage de plastiques non recyclables et on privilégie les cartons recyclables, à condition qu’ils soient sans lignine et sans acide. On se soucie davantage de la durabilité des matériaux. On choisit nos fournitures avec soin pour réduire l'impact environnemental, sans nuire à la conservation.

L’informatique prend aussi plus de place : base de données, photographie numérique, logiciels de planification. On numérise beaucoup plus d’objets qu’avant, et tout est documenté avec précision. Cependant, l’intelligence artificielle n’a pas encore de rôle chez nous, vu la spécificité manuelle et l'expertise humaine requise. Manipuler des objets anciens, c'est encore (et heureusement) un travail de mains humaines.

Question
Suggestions à quelqu’un qui veut faire ce métier?
Réponse

Il faut d'abord être curieux, aimer les musées, les objets, l’histoire. Il faut explorer les milieux muséauxparticiper à l’activité « Élève d'un jour », parler avec des professionnels, visiter des expositions.

Il est aussi important de bien cerner ses intérêts : préfère-t-on les expositions, la documentation, la conservation ? Dans un petit musée, on touche à tout. Dans un grand, on peut se spécialiser. Et attention : le travail est très manuel. Certains abandonnent en découvrant ça !

Mais si on aime la variété, l’action, le travail concret et l’histoire vivante, c’est un métier extraordinaire. Et il n’est jamais trop tard pour s’orienter vers la muséologie : plusieurs de mes collègues, comme moi, sont revenus aux études après quelques années de travail. C'est une voie riche, tangible, et en constante évolution.

 

*** Des outils d'intelligence artificielle (IA), dans un environnement contrôlé et sécurisé, ont été utilisés pour soutenir la rédaction de ce contenu qui a toutefois été soigneusement retravaillé et certifié par l'Équipe Repères. ***

Équipe Repères